echonarc2aJe suis prof de théâtre et j’anime des ateliers d’initiation à la pratique théâtrale avec des enfants. Je leur fais découvrir ce qu’est le théâtre : son histoire, l’espace de jeu, ses personnages. Les enfants redécouvrent à travers des jeux ou des improvisations les émotions, les sentiments et diverses situations. Il s’agit de leur présenter en quelques cours l’outil théâtre, mais c’est aussi l’occasion pour moi de tenter de les accompagner vers un déploiement de l’être, de leur permettre d’avoir confiance en eux et en leur potentiel créatif. Certains enfants sont matures et éveillés, ils jouent ou créent de manière spontanée, l’accompagnant n’a donc pas grand chose à faire que de les regarder évoluer librement . D’autres enfants bloquent davantage dans leur élan vital, mais ils viennent vous chercher et réclament un peu d’aide. Et il y a celles et ceux plus rares qui ne demandent rien à personne mais qui viennent vous chercher par des voies plus mystérieuses, qui laissent un écho dans votre âme.

Cette année j’ai accueilli dans cet atelier de théâtre une petite fille de 6 ans pour deux trimestres (ce qui est exceptionnel car les enfants sur les temps périscolaires sont sensés changer d’atelier d’un trimestre à l’autre). Cette jeune fille est très discrète, elle n’est pas simplement timide, elle est quasiment mutique. Et à chaque fois que l’occasion se présente de rentrer en relation avec moi, l’adulte référent, elle se détourne et fait volte-face. Elle me fait penser à une sorte d’enfant sauvage. Qu’une jeune fille de 6 ans soit discrète et timide en société et avec ses camarades ou le professeur, c’est quelque chose de commun, mais chez elle, tout, dans ses postures ou dans son expression verbale, évoque le retrait. Je ne saurais jamais si c’est le désir de la jeune fille, le désir des parents ou une erreur administrative qui l’a fait revenir une deuxième fois dans l’atelier mais je trouve la situation étonnante, qu’une fille inhibée et mutique revienne une deuxième fois à un atelier de théâtre, espace et art qui symbolise l’exposition de soi en face des autres et l’expression libre de l’être sensible. Cette situation singulière, je pouvais la prendre comme un message. Mais au delà de l’éventuel message, cette petite fille ne me laissait pas indifférent et venait me chercher sur certains points. Peut être que c’était l’enfant timide que j’étais, peut être que j’ai cette familiarité avec les relations qui ne se trouvent pas, qui s’évitent, de me retrouver devant un interlocuteur qui fait bloc. Elle attirait donc mon attention et son mystère me questionnait. Mais elle n’est jamais venu me voir en m’indiquant formellement qu’elle souffrait ou qu’elle avait besoin d’aide. Elle était là parmi les autres. Il n’y avait donc aucun désir explicite de sa part d’être épaulée, d’être accompagnée. C’est là qu’on se rend bien compte de toute la subtilité qui se joue dans l’accompagnement et qui peut faire penser à un travail d’équilibriste. Evaluer toutes les forces en présence : ce qui se dit, ce qui ne se dit pas,  ce qui avance voilé, ce qui résiste, le désir de l’autre, son désir. Et trouver une juste place en considérant là où en est l’autre. Car il ne s’agit pas de se servir de l’autre comme d’un pantin et qu’il devienne un faire valoir de notre pratique thérapeutique. Alors ça se joue parfois à rien, à des petits gestes, à des petites intentions, surtout quand la petite fille en face de moi refuse l’échange verbale et le face à face. Et ces petits riens que je tente de mettre en place pour l’aider à sortir de sa citadelle, qui la protège mais qui l’isole terriblement. Je l’aide à porter son cartable, je lui propose de rejoindre les autres sur scène. Par contre le traitement vis à vis du cadre reste le même, à mon sens, ça lui permet d’être considérée au même niveau que les autres, elle n’est pas stigmatisée par un traitement spécial. Parfois le miracle a lieu et j’entends le son de sa voix ou elle daigne porter le nez rouge de clown que j’ai apporté. Mais la plupart du temps, ses automatismes restent les mêmes et dès que je lui pose une question ou que je la regarde elle se détourne instinctivement. Quoiqu’il en soit le théâtre ne la laisse pas indifférente, elle observe attentivement ses autres camarades sur scène, et à deux reprises elle m’a dit qu’elle avait, elle aussi, un costume chez elle. Elle me l’a dit à la fin du cours quand la séance de travail se refermait et oubliant d’apporter ce costume la séance d’après. Je suis donc allé voir ses parents à la sortie de l’école pour leur demander ce qu’il en était de ce costume, avec ce costume j’y voyais une ouverture énorme et la possibilité de réintégrer cette jeune fille dans l’élan de la dynamique du cours de théâtre. Mais cette jeune enfant était elle prête à passer à l’étape supérieure, à concrétiser une attente, un espoir, à quitter un temps sa forteresse pour rejoindre les autres ?

Sur le chemin de l’accompagnement, nous allons rencontrer diverses personnes et il y a celles, de part leur manière d’être, qui vont vous tendre des miroirs ou qui vont susciter chez vous de la compassion, car elles traversent les mêmes régions de la souffrance que vous ou les mêmes difficultés à être. Et il faudra trouver l’équilibre, avancer subtilement, aider ce qui se veut avancer vers la lumière et respecter ce qui se veut en retrait dans la pénombre. Et plutôt que de proposer des projets à l’autre, être toujours prêt à accueillir les surprises de la vie, qui elle avance continuellement.

Publicités